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Alors voilà… Lunettes rondes, casquette en cuir vissée sur le crâne et barbe blanche en dessous, Christian est bénévole au Secours Populaire, vieille asso de 70 ans.
Il coordonne l’équipe « Petit déjeuner ».
« Tous les dimanches matins, la caravane s’installe là-bas, à la rencontre des sans logis, des précaires, des réfugiés, tous ceux qui dorment dehors. Crois-moi, Baptiste, ça ne faiblit pas, bien au contraire… On a de plus en plus de travail…
— Pourquoi le dimanche ?
Sourire en coin.
— Le dimanche, jour du seigneur, les services sociaux de la ville de Toulouse sont fermés. La Place du Salin, c’est le seul endroit où on peut fournir un peu de nourriture chaude ».
Un peu plus loin stationne une deuxième caravane.
« Des amis, m’explique Christian ».
Le « Camion-Douche » propose aux plus pauvres de se laver et leur offre quelques produits d’hygiène…
« Une boulangerie industrielle nous donne ses invendus du samedi, l’hôpital Joseph Ducuing nous prépare de l’eau chaude pour le café. On part avec 22 litres d’eau bouillante… ».
Il faut imaginer la scène : la cathédrale en briques roses derrière, les boutiques cossues fermées tout autour. Des petites tables sont dressées, des hommes et des femmes en situation de grande précarité viennent prendre un petit déjeuner, mais c’est la matinée qu’ils agrippent et ne lâchent plus.
« Ils restent là jusqu’à midi. Ce sont des personnes assez isolées, alors une fois par semaine, c’est important d’être debout autour d’une table, et de ne pas y être tout seul »
Selon les intervenants, ont lieu sensibilisation à l’hygiène bucco-dentaire, cours de prévention sexuelle, dessin, lecture…
« … une fois on les a emmenés à Gruissan. C’était fou, un jeune venu de l’autre côté de la Méditerranée retrouvait la mer après plusieurs années… La dernière fois, il était un gamin terrifié, sur une barque minuscule, alors autant dire qu’il n’en n’avait pas gardé un très bon souvenir… Un de nos vieux habitués, Raymond, qui est sans domicile fixe, l’a pris par la main et, tout doucement, en le guidant, il lui a fait redécouvrir la mer… Ils ont mis un pied, puis deux, fallait pas brusquer les choses… fallait… fallait lui faire redécouvrir autrement… J’ai pris une photo de ce moment…».
Long silence. Je sens que Christian veut essayer de me dire quelque chose, alors je me tais.
« On en est déjà à six. Six habitués. Morts. Chez eux. Seuls. C’est ÇA, la vie de la rue. Comment on le sait ? Ils viennent tous les dimanches, puis un jour ils ne viennent plus, puis on les cherche, puis on les trouve. Ils ne meurent pas d’être pauvres, ça non. Personne ne meurt de la pauvreté, tu sais ? On meurt d’être seul, ça oui, et c’est tout, et c’est trop. »
Christian se tait, balaie l’espace devant lui d’un revers de main :
« Ça me révolte. Moi je les vois ces gens, je les vois vraiment ! Je ne me résignerai jamais. Parce que la solidarité n’est pas qu’un mot. Le partage doit être inévitable : on n’a pas le droit de se dérober au rendez-vous de l’Histoire. Tu sais, Baptiste, l’autre homme, mon autre à moi, il n’est pas étranger. Ça n’existe pas, d’ailleurs, l’étranger. Y a des solitudes et des détresses, ça oui, et on passe notre chemin, on devrait pas, mais on le fait. Alors qu’on est tellement proches les uns des autres. Il faut donner aux gens le goût des autres, il faut… banaliser la rencontre. »
Il enlève son béret, le tourne entre ses mains. Il donne l’impression de se mettre tout nu en se confiant. Chaque mot est comme un vêtement qu’il enlève.
« J’ai 65 ans. J’ai 65 ans, j’aime ma famille, mes enfants, mes petits-enfants, et si je pouvais leur laisser un conseil ce serait : aime tout le monde quitte à te tromper, mais essaye l’amour en premier plutôt que la méfiance. Un homme, ça se considère. »
Je n’interromps pas Christian. Il me parle de ces quelques habitants, parmi l’association de quartier. Deux trois grincheux qui se sont plaints. Précisons : ce n’est pas n’importe quel quartier, ici, mais l’un des plus huppés de Toulouse. Est-ce que les SDF dérangent ? Est-ce qu’ils sont insupportables ? Est-ce que une fois par semaine était déjà une fois de trop ? La vie doit vivre, pourtant.
— La mairie nous avait donné un double de la clé du cadenas qui condamne l’accès à la place. Ça fait 34 ans qu’on est là. Ça n’a jamais gêné personne. Et tout à coup, voilà que la police arrive hier, et nous dit « c’est fini, maintenant. Il faut partir, il faut s’en aller ».
Le fonctionnaire de police, la mairie, la préfecture, bref que sais-je, une personne dans la chaine de décision, n’a pourtant pas manqué de courage : le procès verbal pour occupation illégale de l’espace aura été adressé au Secours Populaire.
— Le camion ne viendra plus ?
— Si, même s’il doit changer de rue, il sera toujours là, tous les dimanches de l’année, nous ne lâcherons jamais nos amis !