Daily Shaarli
January 3, 2023
Excellent article sur l'outil à la mode : ChatGPT.
S’adresser à ChatGPT-3 c’est mettre à l’épreuve une immensité que l’on pense être suffisante pour détenir des réponses à chacune de nos questions. Entraînés que nous sommes depuis des années par l’habitus Google à considérer qu’il n’y a que des réponses. “Il n’y aura plus que des réponses“, prophétisait déjà Marguerite Duras.
Dans cette nouvelle version de Babel, une version potentiellement achevable, l’enjeu n’est pas de savoir si l’ensemble des êtres humains seront en capacité de se comprendre par-delà la barrière de la langue. Ils le sont déjà pour l’essentiel. L’enjeu est est de savoir ce que devient l’humanité quand elle pose l’ensemble de ses questions à la même entité, au même agencement collectif d’énonciation et que celui-ci lui demeure pour l’essentiel indiscernable.
Le gros problème est que ChatGPT est extrêmement doué pour simuler l’expertise. Vous devez être un expert qui connaît déjà la bonne réponse pour savoir si ChatGPT a également raison ou s’il ne fait que produire des déchets sans intérêt. Cela peut être dangereux : on voit que ChatGPT obtient bien les choses que l’on sait déjà, on commence à lui faire confiance, puis on l’utilise pour quelque chose qui sort légèrement de son champ d’expertise, et il donne une réponse d’apparence convaincante qui n’est qu’un tas de jargon aléatoire copié-collé.
La question c’est celle d’une dilution exponentielle des heuristiques de preuve. Celle d’une loi de Brandolini dans laquelle toute production sémiotique, par ses conditions de production même (ces dernières étant par ailleurs souvent dissimulées ou indiscernables), poserait la question de l’énergie nécessaire à sa réfutation ou à l’établissement de ses propres heuristiques de preuve.
Et aujourd’hui il y a Chat GPT-3. Et puis GPT-4 demain. Et Pathways. Et tous les autres modèles le langage. Et il y a ces trois questions qui restent.
“Toutes les données texte humaines auront été traitées.”
“Il n’y aura plus que des réponses.”
“Qu’arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme amour ou ouragan ?”
La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit de n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Or ce qu’on appelle le sens d’une proposition, c’est l’intérêt qu’elle présente. Il n’y a pas d’autre définition du sens, et ça ne fait qu’un avec la nouveauté d’une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt… C’est pour ça que c’est tellement difficile de discuter, c’est pour ça qu’il n’y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu’un : « Ça n’a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C’est faux. » Mais ce n’est jamais faux, ce que dit quelqu’un, c’est pas que ce soit faux, c’est que c’est bête ou que ça n’a aucune importance. C’est que ça a été mille fois dit. Les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis. Même en mathématiques : Poincaré disait que beaucoup de théories mathématiques n’ont aucune importance, aucun intérêt. Il ne disait pas qu’elles étaient fausses, c’était pire. »
Gilles Deleuze, Pourparlers, « Les intercesseurs », « Le couple déborde », Paris, Editions de Minuit, 1990