Daily Shaarli
June 5, 2023
Il y devient de plus en plus difficile de dire ce qu’on pense. Pire : de dire ce qui est.
Tout tourne autour de l’identité. Mais d’une conception extrêmement pauvre et biaisée de l’identité. Schématiquement, celle-ci peut se concevoir comme l’accumulation de trois strates.
La première concentre tous les éléments innés liés à mon héritage génétique et auxquels je ne peux remédier réellement : je peux mettre des lentilles et teindre mes cheveux, mes yeux seront toujours marrons ou bleus et mes cheveux noirs ou roux, je peux faire autant d’étirements que je veux ou mettre des talonnettes, si je mesure un mètre soixante-dix, jamais je ne ferai un mètre quatre-vingt, je peux adorer les gâteaux, si je suis diabétique il vaut mieux que je fasse attention, etc.
Dans la deuxième se retrouve tous ce qui m’a été transmis, principalement dans l’enfance et de mes parents, sans que je l’aie choisi : la culture dans laquelle j’ai baigné, la religion qui m’a été inculquée, la langue maternelle avec laquelle j’ai appris à parler… Bien que je n’en sois en rien responsable (comme pour la première strate), je peux m’en détacher, plus ou moins facilement : je peux m’arracher à ma première culture pour en rejoindre une autre, je peux abandonner la religion qui a bercé mon enfance pour en rejoindre une autre ou aucune, je peux même apprendre d’autres langues au point de ne plus penser dans ma langue maternelle…
Enfin, avec la troisième strate viennent toutes les rencontres fortuites ou désirées, toutes les lectures, toutes les expériences… desquelles je choisis de retirer – ou plutôt : de garder – quelque chose. Tous ces hasards et tous ces événements qui m’enrichissent parce que j’en assimile (au sens métabolique du terme) une partie. C’est cette part-là qui, des trois, rend le plus l’identité individuelle mouvante, en perpétuelle évolution.
Il est frappant de voir que nos offensés, parce qu’ils n’admettent que ce qui est conforme à leur construction identitaire très-pauvre et très-fragile, renversent tout cela cul par-dessus tête ! Les religions, par exemple, qui appartiennent à la deuxième voire à la troisième strate, sont considérées comme à ce point enracinées, indéboulonnables, indiscutables, qu’elles ne peuvent supporter la moindre critique, la moindre remise en cause – quant à l’apostasie, elle est vécue comme une insulte à la religion ! En revanche, les caractères biologiques de l’identité, par exemple le sexe, sont présentés comme des paramètres modifiables à volonté. Les identitaires s’arrogent ainsi le pouvoir de dire ce qu’ils sont, y compris contre toute réalité biologique. Et, dans leur hybris de prétendre plier le réel à leurs caprices, ils vont jusqu’à assigner aux autres ce qu’ils projettent sur eux : dire ce que les autres sont. On retrouve ici les considérations précédentes sur le pouvoir disproportionné accordé à certains mots et les superstitions puériles associées, avec la croyance dans le pouvoir performatif de la parole – énoncer quelque chose suffit à le rendre réel : je suis ce que je dis que je suis et tu es ce que je dis que tu es – qui n’est, finalement, qu’une forme très bête de pensée magique. Quoique pré-rationnelle et anti-rationnelle, cette « pensée » (qui ne pense guère) se révèle, hélas !, d’une efficacité diabolique dans une époque qui préfère l’obscurantisme aux Lumières, les sorcières aux ingénieurs, les croyances aux faits et les sensibilités exacerbées d’enfants capricieux à la raison.